L'Afrique de l'Ouest connaît une accélération sans précédent de ses programmes de déploiement fibre optique. Des grandes villes comme Dakar, Abidjan, Accra, Lagos ou Cotonou concentrent des investissements massifs, portés par des opérateurs nationaux, des fonds publics et des partenaires internationaux. Pourtant, sur le terrain, un constat s'impose avec une régularité déconcertante : des projets bien financés, bien intentionnés, qui dérapent. Les délais s'allongent, les budgets explosent, et les taux de pénétration restent en deçà des objectifs.
Après des années d'accompagnement d'opérateurs et d'États dans la région, nos équipes ont identifié quatre erreurs structurelles qui, seules ou combinées, peuvent coûter des dizaines de millions d'euros à un projet. Voici un regard sans détour sur ces écueils et sur les leviers pour les éviter.
Erreur n°1 : Sous-estimer la complexité du génie civil local
C'est sans doute l'erreur la plus coûteuse et la plus fréquente. Dans les modèles financiers initiaux, le génie civil est souvent calibré sur des référentiels européens ou sur des estimations théoriques déconnectées des réalités du terrain ouest-africain.
Or, la réalité est tout autre. Dans les grandes agglomérations comme Abidjan ou Dakar, la coexistence de quartiers planifiés et de zones d'habitat informel dense rend la cartographie des infrastructures souterraines extrêmement aléatoire. Les plans de réseaux existants (eau, électricité, assainissement) sont souvent incomplets, voire inexistants. Résultat : les équipes de pose rencontrent des obstacles imprévus à chaque tranchée ouverte, multipliant les arrêts de chantier, les reprises et les surcoûts.
À cela s'ajoutent des contraintes spécifiques à la région : la saison des pluies, qui peut immobiliser des chantiers entiers pendant plusieurs semaines, la qualité variable des sols (latérite, zones marécageuses en bord de lagune), et la difficulté d'obtenir des autorisations de voirie dans des délais raisonnables auprès de municipalités aux ressources administratives limitées.
Enfin, il faut considérer la connaissance du type de sous-sol. Un sous-sol rocailleux nécessitera des moyens mécanisés. Faute de quoi l‘avancement du chantier sera très fortement ralenti voire à l’arrêt. Ces études s’anticipent bien en amont du début des travaux avec des études géotechniques du sous-sol afin de prévoir les moyens d’excavation adaptés.
Ce que nous recommandons : Investir systématiquement dans une phase de reconnaissance terrain approfondie avant tout déploiement, intégrant des relevés géotechniques et une cartographie participative des réseaux existants. Cette étude préalable permet de s’affranchir des marges de contingence génie civil de 25 à 35% en les limitant de 5 à 10%. Dès la rédaction des TDRs, accorder une attention particulière à la sélection rigoureuse d’acteurs disposant de moyens mécaniques adaptés aux contraintes des sols, aux exigences de réalisation des ouvrages et aux problématiques de gestion des infrastructures existantes. Une telle approche permet de sécuriser l’exécution des travaux de génie civil et de limiter les risques de dérives techniques et financières. Enfin, anticiper le calendrier des saisons des pluies dans le phasage des travaux dès la conception du projet.
Erreur n°2 : Négliger l’impact environnemental
Une étude environnementale doit être réalisée bien en amont du projet car elle garantit un déploiement responsable et durable, en conformité avec les réglementations locales, tout en minimisant l’impact sur l’environnement. Négliger cette étape peut entrainer générer des impacts négatifs, telles que des sanctions, des amendes ou l’arrêt du projet pour non-respect des lois environnementales, ainsi que des coûts imprévus, des dédommagements pour des de zones protégées, ou encore des oppositions ou protestations locales. Cela peut également nuire à l’image de l’entreprise et de l’opérateur et souvent conduire à des modifications couteuses du tracé initial.
Ce que nous recommandons : Anticiper cet aspect environnemental bien en amont du projet, car il est de plus en plus scruté à l’échelle mondiale. Réaliser une étude d’impact environnemental à l’ensemble du parcours de déploiement permet d’évaluer et de prendre en compte ces enjeux majeurs, assurant ainsi une conduite de travaux maîtrisée et respectueuse de l’environnement.
Erreur n°3 : Négliger l'écosystème des partenaires locaux
Le déploiement fibre n'est pas qu'un projet technique. C'est un projet d'ancrage territorial. Et c'est précisément là que beaucoup d'opérateurs, notamment ceux qui arrivent avec des modèles opérationnels importés, sous-estiment la dimension relationnelle et partenariale de l'exécution
Nous avons observé, sur plusieurs projets en Afrique de l'Ouest, des situations où des opérateurs ont fait appel à des sous-traitants génie civil sans vérifier leur capacité réelle à monter en charge. Des entreprises locales, sélectionnées sur des critères de prix, se retrouvent à gérer simultanément plusieurs chantiers pour différents donneurs d'ordre, avec des équipes insuffisamment formées et du matériel inadapté.
Par exemple : la qualité des travaux a un impact direct sur la qualité finale de réseau et la longévité de l’infrastructure déployée. Il s’agit d’un investissement important qui doit perdurer dans le temps. Les principaux problèmes rencontrés avec un personnel non formé peuvent être multiples comme : la profondeur des tranchées non respectée, une mauvaise qualité de béton de la chambre de tirage, les déformations de câble lors du tirage qui ramollissent en étant exposé au soleil, la qualité des soudures de fibre… Tout peut être compromis, avec des conséquences directes sur la qualité du réseau livré et sur les coûts de maintenance futurs.
Par ailleurs, la relation avec les autorités locales, mairies, chefs de quartier, représentants communautaires, est souvent traitée comme une formalité administrative. C'est une erreur stratégique. Dans plusieurs pays de la région, l'absence d'adhésion communautaire a conduit à des blocages de chantier, des actes de vandalisme sur les infrastructures posées, voire des conflits ouverts avec les riverains.
Ce que nous recommandons : Structurer un programme de qualification et de montée en compétences des sous-traitants locaux en amont du déploiement afin d’appréhender et de respecter les règles et normes internationales de toutes les étapes de déploiement d’un réseau. Mettre en place des mécanismes de contrôle qualité indépendants tout au long des travaux. Et surtout, investir dans une stratégie d'engagement communautaire dès la phase de conception : réunions de quartier, communication sur les bénéfices du projet, identification d'interlocuteurs locaux de confiance.
Erreur n°4 : Confondre déploiement réseau et adoption du service
C'est peut-être l'erreur la plus insidieuse, car elle n'apparaît qu'après la livraison du réseau. Des kilomètres de fibre sont posés, des prises sont installées, et pourtant… les taux de souscription restent désespérément bas.
Ce phénomène, que nous observons régulièrement dans les projets FTTH en Afrique de l'Ouest, s'explique par une confusion fondamentale entre la disponibilité d'une infrastructure et sa valeur perçue par les utilisateurs finaux. Dans de nombreux foyers, le prix des offres fibre reste prohibitif par rapport au revenu médian. Les équipements nécessaires — box, routeurs Wi-Fi — représentent un coût d'entrée dissuasif. Et la culture du mobile-first, profondément ancrée dans les usages, rend la transition vers un abonnement fixe peu intuitive pour une large partie de la population.
Des opérateurs ont ainsi livré des réseaux à plusieurs dizaines de millions d'euros avec des taux de prise inférieurs à 10 % deux ans après le lancement commercial — loin des 30 à 40% nécessaires pour atteindre l'équilibre économique du projet. . Parmi les bonnes pratiques, l’intégration en amont des enjeux de raccordement final est déterminante. La réalisation d’études de desserte, notamment pour les immeubles, permet d’assurer une activation fluide des clients une fois le réseau en place, sans nécessiter de redéfinition tardive des solutions de raccordement.
Ce que nous recommandons : Intégrer dès la phase de conception une étude de demande localisée, segment par segment, pour calibrer les zones de déploiement prioritaires en fonction du potentiel commercial réel. Travailler en parallèle sur des modèles tarifaires adaptés — offres d'entrée de gamme, financement des équipements, partenariats avec des employeurs ou des bailleurs sociaux. Et construire un plan de commercialisation terrain, avec des équipes de vente de proximité, bien avant la livraison du réseau.
Conclusion : La fibre en Afrique de l'Ouest : un pari gagnant, à condition de jouer local
L'Afrique de l'Ouest représente l'un des marchés les plus prometteurs pour le déploiement fibre à l'échelle mondiale. La demande de connectivité est réelle, la croissance démographique et urbaine est un moteur puissant, et les gouvernements sont de plus en plus engagés dans des politiques d'inclusion numérique ambitieuses.
Mais réussir dans cet environnement exige une approche radicalement contextualisée : des modèles financiers ancrés dans les réalités du terrain, des partenariats locaux solides et durables, et une vision commerciale qui va bien au-delà du déploiement technique. Un réseau déployé n’est qu’un point de départ. Sans une vision commerciale structurée et des outils SI, d’asset management et de supervision robustes, il ne peut être exploité efficacement ni délivrer une qualité de service durable et à la hauteur des attentes clients.
Les opérateurs qui intègrent ces dimensions dès la conception de leurs projets ne se contentent pas d'éviter des pertes : ils construisent des réseaux qui durent, des usages qui se développent, et une position concurrentielle difficile à déloger.

