
Les constellations en orbite basse (LEO, Low earth Orbit) ne se positionnent pas comme un substitut global, mais comme un ensemble de solutions adaptées à une mosaïque de marchés. Le but de cet article est de décrire à grands traits leurs spécificités et leur positionnement concurrentiel.
Introduction
La multiplication des constellations en orbite basse révolutionne l'économie des télécommunications spatiales, en fournissant en particulier des capacités de transmission de données à un coût sensiblement inférieur à celui des géostationnaires (GEO). Ces nouveaux moyens s'inscrivent désormais dans un très grand nombre de cas d'usages.
Le marché legacy du broadcast TV/vidéo
Le marché du broadcast de contenu TV/vidéo est le marché historique du satellite. On y exploite en effet de manière optimale les capacités des satellites géostationnaires de télécoms : diffusion du signal en sens unique (one-to-many), large couverture avec quelques engins, et pas de sensibilité à la latence. Ce marché s'érode peu à peu, à la fois par la migration des usages vers du contenu vidéo non linéaire (YouTube, Instagram…) et par le développement des accès haut débit terrestres équipés d'IPTV. Les constellations en orbite basse n'apportent ici aucun avantage décisif face aux GEO et ne devraient pas perturber davantage ce marché, qui restera jusqu'en 2033 le plus important en valeur avec des acteurs comme SES ou Eutelsat.
Le marché revitalisé des télécommunications fixes
Pour les besoins de télécommunications fixes, les LEO se présentent plus en complément qu'en substitution à la fibre (FTTH/FTTO). Le terrain de jeu naturel du satellite sera les zones isolées : montagnes, petites îles, zones de très faible densité. Il crée un dilemme aux opérateurs pour l'extension aux derniers abonnés en fibre face à son alternative basée sur la technologie mobile Fixed Wireless Access (FWA), car il s'avère parfois marginalement moins cher.
On peut voir le satellite comme le « point aveugle » de la fibre : partout où la fibre montrera des limites – problèmes de production, de diversité d'adduction (backup), de prix (dans certains pays africains) – il existera une opportunité pour le satellite. La technologie en orbite basse offre des performances similaires au FWA et peut s'y substituer. Paradoxalement, au fur et à mesure que la fibre se généralisera, la connexion des derniers abonnés deviendra toujours plus critique, augmentant la demande pour le satellite.
Fin 2025, Starlink a engrangé 9 millions d'abonnés (70 % du marché), à rapprocher des 1,6 milliards d'abonnés au broadband.
Le marché dynamique des télécommunications en mobilité
Le marché des télécommunications en mobilité correspond à l'équipement de véhicules au sens large (avions, trains, bateaux et éventuellement camions). C'est ici que les LEO disposent de leur avantage concurrentiel le plus net, particulièrement pour sa composante non terrestre (aérien ou maritime). Ce marché est en développement rapide avec la digitalisation des navires et le développement du wifi embarqué dans les avions. C'est un domaine à très forte valeur représentant jusqu'à un quart du marché de la connectivité haut débit spatiale. Face à cette menace, les acteurs traditionnels comme Viasat/Inmarsat ou SES développent des stratégies multi-orbites pour contrer Starlink.
Les marchés spécialisés : défense et urgence
Pour des marchés très spécialisés comme la défense ou les services d'intervention d'urgence, il y a également peu d'alternatives. Les besoins de la défense couvrent une combinaison extrêmement variée de communications : image/vidéo, voix, pilotage de drones, relève de capteurs, etc. Ces communications ne sont potentiellement pas fixes, car liées au théâtre d'opération, et pour certaines complètement mobiles dans le cas d'engins pilotés à distance.
Les communications spatiales sont également plus robustes, une partie de l'infrastructure étant dans l'espace et donc plus difficile à détruire. La faible latence des LEO devient ici un atout tactique majeur qui peut s'avérer vital en situation de combat. Dans la guerre en Ukraine, les deux belligérants utilisent déjà des réseaux commerciaux comme Starlink en complément d'autres moyens purement militaires. L'envolée des dépenses militaires et la robotisation croissante des armées offrent de belles perspectives.
L'Internet des objets (IoT)
En ce qui concerne les communications de l'Internet des objets (IoT – Internet of Things), le satellite est un complément des solutions cellulaires. L'arrivée des solutions en orbite basse va permettre de réduire le coût des capteurs et surtout autoriser des usages basse consommation (Low Power). Des pionniers comme Kinéis ou Astrocast sont déjà positionnés sur ce créneau, mais avec des puces propriétaires ; ils seront rejoints par des acteurs comme Sateliot ou Starlink qui visent l'interopérabilité directe avec les puces cellulaires standards (norme 5G NTN).
En tout état de cause, les solutions cellulaires (95 % de la couverture) resteront majoritaires, à l'exception de certaines niches comme l'agriculture, l'énergie ou l'IoT maritime.
Le marché dont toute le monde parle : la connexion directe par smartphone (D2D)
Le marché de la connexion directe par smartphone standard grand public « direct-to-device » (D2D) vise à offrir la connexion en tous lieux et la fin des zones blanches. Il existe certes déjà des solutions avec des téléphones spéciaux, mais avec un positionnement premium et réservé à une clientèle professionnelle de niche.
Avec les D2D, deux grandes propositions de valeur se dégagent :
- La première concerne le complément de couverture d'abonnés déjà servis. Derrière les chiffres de couverture en population qui sont de l'ordre de 99,5 % dans les pays développés, on peut trouver des valeurs plus faibles en couverture de territoire (à partir de 95 %) ; le D2D promet d'annihiler cet écart.
- La deuxième proposition de valeur concerne les parties de la population non couvertes par le cellulaire (notamment en Afrique subsaharienne) pour des raisons de viabilité économique et de faible densité. Cela représenterait un potentiel de 80 millions de personnes (pour 400 millions non couverts), d'après l'ITU. Ce marché pourrait être en partie subventionnés par des bailleurs internationaux.
Sur ce marché, les opérateurs mobiles restent souverains, car ils ont acquis en achetant des licences l'exclusivité d'usage. Les opérateurs satellitaires vont plutôt intervenir en solution de connectivité derrière les opérateurs historiques (wholesale), d'autant plus que le satellite s'intègre peu à peu au standard 5G. La valeur que pourra dégager le D2D dépendra de la valeur d'usage que lui attribueront les consommateurs dans des marchés parfois ultra-compétitifs. Il est question de fractions d'euros par abonné et par mois.
Projections de marché
En résumé, voici le marché tel que le projette Novaspace pour 2033 :
| Segment | Valeur | Part LEO |
|---|---|---|
| Satellite — Broadband & mobilité | $53B | 50% |
| IoT | $1,5B | - |
| D2D | $10B | 90% |
| Vidéo | $63B | 5% |
En termes de volume ou de bande passante la vision est très différente, car 90% de la capacité devrait être fournie par les LEOs. Pour référence, le marché mondial des télécoms devrait être de l’ordre de $2500B-$3000B en 2033.
Les datacenters spatiaux : la dernière frontière
La dernière frontière est celle des datacenters dans l'espace. Ces derniers auraient accès à une énergie abondante (solaire), bénéficieraient du refroidissement passif du vide spatial (mais nécessiteraient la mise en place de surfaces d'échange de milliers de m²), de l'extraterritorialité des orbites et offriraient des fonctions de calcul embarquées permettant de réduire la latence applicative (edge computing).
En 2026 l’équation économique est défavorable : le rapport de coût serait de 1 pour 20 en faveur de la Terre. Cela peut déjà faire sens pour des applications militaires où la fonctionnalité supplante le prix. Pour des calculs intensifs type IA, on mise sur une parité d'ici 2035, quand le coût de l'énergie sur Terre et le coût du lancement dans l'espace (moins de 100 $/kg) pourraient se croiser (étude ASCEND). La saturation du réseau électrique (grid) pourrait aussi limiter l’installation de nouveaux datacenters et constituer un facteur de développement. Suivant cette vision, Elon Musk a choisi de fusionner X.AI et SpaceX dans un pari très spéculatif.
Les défis à relever
De nombreux défis se dressent sur le chemin des LEO :
- Le jeu des États et leurs besoins de souveraineté, qui pourrait restreindre les usages/licences.
- L'impact des débris spatiaux (en 2025, Starlink a réalisé 300 000 évitements pour 5 000 satellites) pourrait faire exploser les coûts
- La congestion chronique éventuelle pourrait constituer un goulot d'étranglement
- La soutenabilité du modèle économique pour des équipements à changer tous les 5 ans
- Les difficultés de maintenance et de mise à jour, avec l’impossibilité d’intervenir physiquement
- La sensibilité aux cyberattaques ou aux éruptions solaires
Conclusion
Les marchés satellites sont hautement segmentés : en cibles (B2B exigeants et population non connectée), en usages (IoT industriel et broadcast TV), et en géographie (océans vides et zones rurales de pays développés). Mais plus que tout, ce sont les valeurs des connexions (ARPU) qui diffèrent considérablement : de la fraction d'euro pour des objets connectés intermittents à des dizaines de milliers d'euros pour des drones militaires ultra-critiques.
Pour ces raisons, selon le cas d'usage concerné, on peut se trouver face à des conclusions très optimistes (mobilité) ou très circonspectes (datacenters). Ces marchés s'inscrivent dans une bataille technologique, géopolitique et industrielle qui est loin d'être aboutie, et dont l'issue ne dépendra pas seulement de la demande mais aussi des choix stratégiques des États et de performances techniques à venir.

