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Interopérabilité des moyens de paiement

Interopérabilité des moyens de paiement

Par Rambert Namy - Business Consulting Director - le 18 septembre 2020

Interoperability africa

En Afrique, l’essor de l’économie numérique et l’adoption des smartphones innovent et bousculent radicalement les services de paiement mobile. Le déploiement de solutions de paiement marchand en point de vente est une réalité. Aujourd’hui, les opérateurs télécoms peuvent interagir avec des plateformes électroniques pour permettre le versement de petits salaires, l’assurance, la micro-épargne, etc. Bien que sous l’influence de cette nouvelle dynamique, les acteurs de l’industrie adoptent des schémas différents en matière d’interopérabilité. Cartographie des modèles utilisés sur le continent et de leurs répercussions sur l’écosystème du paiement mobile.

L’interopérabilité est généralement mise en œuvre dans deux cas de figure : sous l’impulsion d’un régulateur qui invite les acteurs à interopérer, ou spontanément, à l’initiative des acteurs du paiement mobile.

«Industry led» : laisser les opérateurs faire le marché

Selon le Directeur de l’activité Business Consulting chez Sofrecom, c’est en Afrique de l’Est que ce scénario a été le plus observé. Ces initiatives s’appuient presque systématiquement sur une interopérabilité dite « bilatérale », reposant sur une intégration directe des acteurs, comme à Madagascar, en Tanzanie (initialement) ou encore au Kenya. Ces modèles « industry led » pourraient également s’appuyer sur un modèle de « hub », dans le cadre duquel les acteurs du paiement mobile se connecteraient à une plateforme d’interopérabilité : c’est l’objet du projet Mowali, porté par les groupes MTN et Orange.

« Lorsque les projets sont portés directement par l’industrie, les acteurs disposent de plus de souplesse pour définir des modèles techniques et économiques adaptés aux réalités de leurs marchés et à leurs propres capacités (techniques, financières, opérationnelles etc.). S’ils optent pour des schémas bilatéraux, nous avons constaté que ces projets sont généralement déployés plus rapidement », analyse Rambert Namy.

D’un point de vue économique, les équilibres financiers sont aussi mieux préservés, selon le Directeur : « L’investissement est modéré et les coûts d’opération sont minimisés. Surtout les acteurs n’ont pas à verser de frais de processing à un tiers », déclare-t-il.

Petit bémol cependant, ces modèles bilatéraux souffrent de leur manque de scalabilité. A en croire le spécialiste des services financiers mobile, l’incorporation de tout nouveau participant au schéma d’interopérabilité requiert une intégration avec chacun des membres du schéma. En outre, l’absence de supervision centralisée et de standards communs peuvent diversement impacter la gestion des litiges, la gestion des risques de sécurité et de conformité ou encore la qualité de service.

« Government led » : réguler via un hub national

Dans d’autres pays, poursuit Rambert Namy, l’interopérabilité des services de paiement mobile s’appuie sur des initiatives portées par les autorités. Dans ces modèles dits « government led », les décideurs locaux requièrent généralement que les opérateurs de paiement mobile se connectent à une infrastructure, un hub national, qu’elles managent directement ou dont elles délèguent la gestion à un tiers. C’est le modèle adopté par des pays tels que le Ghana ou le Maroc. A un échelon régional, c’est aussi le modèle retenu par la Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) et la Banque des États de l'Afrique Centrale (BEAC).

Selon le Directeur, les opérateurs impliqués dans un modèle de hub bénéficient de l’effet de réseau : une seule intégration à la plateforme d’interopérabilité permet d’interopérer avec l’ensemble des participants au schéma. En outre, les participants bénéficient des services de supervision de l’acteur en charge du hub : ils opèrent sous des standards prédéfinis auxquels ils doivent se conformer. L’entité en charge de la gestion du hub s’assure du respect de ces standards, accompagne les participants dans l’intégration et le run de l’interopérabilité et gère les litiges.

Néanmoins, ces services ont un coût : « Le plus souvent, nous constatons que ce coût est transféré aux opérateurs de paiement ou de mobile money et se traduit en frais de processing. Ces frais peuvent mettre à risque l’équilibre économique des services de paiement s’ils sont absorbés par les opérateurs, ou rendre le service peu attractif s’ils sont répercutés aux utilisateurs. Autre inconvénient : les déploiements de hubs de paiement sont souvent des projets longs. »

Imaginer des modèles pérennes

Laisser les fournisseurs de services de paiement mobile mener l’interopérabilité ou la réguler par la création d’un hub national ? A en croire notre interlocuteur, la pierre angulaire d’un projet d’interopérabilité réside avant tout dans la capacité des acteurs du secteur à mettre en place des schémas inclusifs et durables. 

« Nous avons identifié que plus d’une vingtaine de pays en Afrique ont déjà déployé des schémas d’interopérabilité des paiements digitaux ou sont en train de le faire. Les réticences de certains acteurs n’ont donc plus de raison d’être, car l’interopérabilité n’est plus une option ! De nombreux régulateurs ont même décidé d’imposer l’interopérabilité aux opérateurs de mobile money. Il s’agit donc pour les acteurs du secteur de se préparer au mieux : imaginer des modèles économiques pérennes, identifier et adresser les challenges techniques ou encore définir les modèles opérationnels les plus pertinents », explique Rambert Namy.

En parallèle, il encourage les autorités ou régulateurs à impliquer les opérateurs du paiement mobile dans la définition et l’opérationnalisation des modèles d’interopérabilité, afin de favoriser l’adoption de modèles qui fonctionnent.

« Les challenges sont nombreux et l’ensemble des acteurs doivent contribuer à la réflexion, afin d’identifier les modèles les plus pertinents pour leurs marchés respectifs. Il semble difficile d’appliquer les mêmes recettes pour un pays de cinq millions d’habitants dans lequel le mobile money est très peu adopté et un pays de cinquante millions d’habitants dans lequel le mobile money a atteint l’échelle. »

Globalement, le Directeur de l’activité Business Consulting chez Sofrecom reste convaincu que l’interopérabilité est une opportunité unique pour le secteur des paiements mobiles en Afrique. Il explicite qu’en ouvrant les « boucles » mobile money, les opérateurs disposent d’un levier stratégique pour renforcer leur proposition de valeur et diversifier les usages : paiements de proximité chez les marchands, paiements en ligne, paiements de services publics. Au-delà, l’interopérabilité peut également faciliter la « plateformisation » des services financiers digitaux, en bâtissant autour du paiement mobile de véritables écosystèmes de services partenaires, à l’instar de ce que proposent les big techs, tels qu’AliPay ou WeChat en Chine.

Impliquer les fintechs

Réussir le pari de l’interopérabilité, c’est aussi impliquer les fintechs. Fondées sur la technologie, ces entreprises fournissent des services innovants qui permettent de réduire les coûts de distribution de produits et services adaptés. Dans la mise en place d'un écosystème robuste offrant les échanges de compte à compte, en utilisant des canaux multiples, les fintechs ont en effet un rôle majeur à jouer. C’est également l’avis de Rambert Namy. Pour lui, la capacité d’innovation de ces entreprises les place en première ligne pour concevoir des hubs de paiement adaptés aux réalités des marchés du mobile money. « Des acteurs tels que MFS Africa, HPS et Mowali ont ainsi démontré qu’ils pouvaient fournir des solutions robustes, performantes et polyvalentes », affirme le spécialiste.  

Il ajoute que des fintechs ont décidé de proposer directement leurs services pour assurer l’interopérabilité des services financiers digitaux dans certains pays. « Elles n’ont pas attendu que les opérateurs de paiement ou l’Etat se saisissent de la question ! » commente-t-il.

Selon lui, les fintechs jouent également un rôle fondamental dans la constitution d’écosystèmes de paiement. « Plusieurs agrégateurs de paiements ont constitué des bases de marchands importantes. D’autres, tels que les fournisseurs de « payment gateway », ont noué des partenariats stratégiques avec des administrations et facilitent le paiement de services publics. La participation de ces fintechs à des schémas d’interopérabilité est ainsi susceptible de dynamiser ces projets », conclut le Directeur de l’activité Business Consulting chez Sofrecom.