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Interview de Bruno Mettling, Président d'Orange MEA dans CIO Mag

Interview de Bruno Mettling, Président d'Orange MEA dans CIO Mag

Sofrecom digital

Qu’est-ce qui a motivé votre intention de nous faire partager ce carnet de voyage au cœur du numérique en Afrique ?

La volonté de témoigner à travers ce livre m’est venue  parallèlement à la conviction  que le numérique  avait un rôle majeur pour pourvoir aux besoins vitaux des populations africaines.

Les apports du numérique  étaient si nombreux et  si  puissants, qu’il  n’a  alors plus  seulement  été  question de mettre en exergue  telle ou telle  startup développant via de nouvelles  applications  des services dans l’agriculture, la santé, ou dans d’autres domaines, mais  plutôt  d’inviter  à  une réflexion  plus globale  et  à  une introspection  profonde  sur ce thème,  via l’écriture de cet ouvrage. Les situations où le numérique est en capacité de contribuer à résoudre les difficultés propres à l’Afriques sont  à présent légions.

Et le temps est  sans doute  venu  d’aborder ce sujet  autrement,  en  réfléchissant notamment à la manière dont  les modèles de développement doivent être repensés en intégrant cette dimension numérique.

S’agit-il de démontrer, qu’avec  le numérique, d’autres modèles pourraient être expérimentés ? 

C’est  l’essence  même  du livre.  Et  c’est d’autant plus important de le faire  au moment où le  modèle de développement traditionnel marque le pas.

Quand on  s’intéresse, par exemple,  aux moyens mis en œuvre dans le domaine de l’éducation, et que l’on prend en compte l’évolution démographique  de la population, on est forcé de constater qu’il y a inadéquation entre l’approche éducative traditionnelle et  le simple maintien du taux de scolarisation de la plupart des pays. 

Si on ne réinvente pas des modèles qui font du numérique  un  outil de diffusion de savoir et de connaissance,  et un  outil  qui soit de surcroit interactif, c’est qu’il y a problème.

Il est évident qu’avec  les outils numériques,  on peut répondre,  de manière beaucoup plus efficace et économiquement pertinente, au redoutable défi  démographique  auquel est confronté le système éducatif africain. 

Pourquoi n’avoir pas  voulu traiter, dans votre livre, de l’Industrie culturelle et créative, alors qu’en Afrique, la majorité de la population a moins de 25 ans ? 

S’il  est vrai que mon ouvrage  ne traite  pas spécifiquement  de  l’Industrie culturelle et créative, il est en revanche évident  que le numérique va  permettre de développer de nouveaux supports culturels. Cela mériterait en effet d’être mis en valeur, mais il y a  aussi  beaucoup d’urgences à traiter. Celles qui me paraissaient prioritaires et fondamentales,  sont  liées à l’éducation, la santé,  l’agriculture,  etc. J’ai pris le parti de faire un focus sur ce qui me paraissait devoir prioritairement être développé pour stimuler cette  fameuse croissance inclusive. 

Cela dit, l’éducation, tout comme l’acquisition de  savoirs, sont intimement  corrélés à la culture et à l’accès aux biens culturels. Et je pense qu’il ne faut pas les opposer. Mais,  j’ai  pour ma part  souhaité parler de l’urgence numérique.

Cette  urgence  qu’il y a à  repenser les politiques de développement  pour apporter des réponses, notamment  en  termes  d’éducation. C’est  le premier des droits,  avec  la santé et  l’alimentation mais aussi avec tout ce qui est clé et favorise  l’inclusion économique, comme le mobile banking. 

Vous évoquez le passage du transactionnel au conversationnel. Quand on sait qu’en Afrique, la transmission est avant tout orale, quels peuvent alors en être les effets ?

C’est un sujet  important qui  risque de bouleverser en profondeur le monde de l’Internet et de l’accès à la connaissance. Le développement du  web a connu deux grandes étapes, lesquelles  ont précédé celles abordées dans le livre. 

La  première,  consistait  à  consulter, passivement,  des pages.  Puis, est arrivée l’interactivité via le mail notamment, qui permet d’interagir. C’est cela, la phase dite transactionnelle du web.

Elle permet d’envoyer  et de recevoir  des messages.  La  mise  en relation  est alors dynamique.

Avec plus récemment les  chatbots, des machines en mesure de répondre aux messages.

A présent, nous assistons à l’arrivée d’une  troisième étape :  la  phase conversationnelle.

C’est, à mon sens,  la plus importante de l’histoire du web. Elle  est  fondamentale pour l’Afrique car elle permettra à la grande majorité de sa population,  qui est pour l’heure  exclue de l’Internet,  de  pouvoir finalement se l’approprier.

Jusqu’alors, tous les programmes Internet étaient basés sur l’écrit et pensés et  définis  dans les langues classiques, en particulier pour l’Afrique celles de Molière, de Shakespeare ou dans la langue arabe.

Avec la nouvelle transformation qui arrive grâce à l’intelligence artificielle notamment  le web  va être de plus en plus basé sur l’oral, sur la voix, comme en témoigne les assistants vocaux, qui loin d’être en simples gadgets s’inscrivent dans cette nouvelle mutation du web.

Et  grâce  aux moteurs  de l’Intelligence artificielle, il devient possible de  reconnaître la voix,  les langages  et  de les  traduire  instantanément  dans les langues  les plus variées, je pense aux grandes langues vernaculaires d’Afrique.  La barrière de la langue va  ainsi  progressivement s’estomper. On peut  alors envisager de  développer  extrêmement rapidement  des interactions  pour  parler, apprendre ou commercer dans sa langue.

Des centaines de millions d’Africains peuvent ainsi désormais entrer dans l’économie de l’Internet dont ils étaient exclus par la difficulté d’accès à l’écrit et à la langue d’usage sur le web.

Le digital permettrait-il d’atteindre les objectifs plus rapidement ? Quid alors des besoins en infrastructures physiques ?

Il ne faut pas opposer infrastructure physique  et  infrastructure numérique. Prenons trois exemples.

Je reviens sur  celui de l’éducation. Dans le livre, je  cite le cas d’Abobo,  une  commune d’Abidjan. Dans cette ville, cinquante bébés naissent chaque jour. 

Un  questionnaire  en ligne  a  alors  été adressé  à cette population  concernée  en partenariat avec le ministère de la Santé  et l’enquête a permis d’identifier les personnes les plus exposées. Ce système est infiniment  plus efficace,  dans un pays de cette dimension,  que  celui consistant s’en remettre au seul  dispositif  d’infrastructures physiques pour organiser la détection du diabète.

On voit bien que les solutions numériques permettent une  mise en place  très rapide, et à des coûts attractifs,  d’outils prédictifs  favorisant la prévention  des risques. Et à la clé, un système de santé performant. 

Mon message est clair : il  ne s’agit pas  de  contester la pertinence et l’évidence d’avoir  des hôpitaux  pour traiter des maladies,  ainsi que  des dispensaires pour les premiers soins. Mais d’intégrer, à cette logique, la dimension numérique  -  y compris en matière de formation.

La croissance démographique  est telle que pour scolariser ces enfants, il faudrait  construire quotidiennement une salle de classe et recruter un enseignant.

Combien de salles faudrait-il alors, à l’échelle de la ville, de la région ou encore du pays,  pour  absorber  cette population ?  C’est complétement  surréaliste  et  hors de portée.

Et a fortiori si l’on intègre le fait qu’à l’horizon 2030, soit dans une décennie, l’Afrique verra sa démographie croître de l’équivalent de l’équivalent en la totalité de la population européenne. 

Il est irraisonnable, dans ces conditions, de maintenir en usage les schémas classiques de formation et d’apprentissage.

D’autres alternatives sont envisageables avec le numérique.  Orange  a  d’ores et déjà  développé,  dans plus de 500 écoles, de nouvelles méthodes interactives.

Des  tablettes  permettent  d’organiser l’échange et l’apprentissage avec les enfants.  

Dans  mon ouvrage, j’évoque  un deuxième exemple, celui-là dans le domaine  de la santé, où des  outils existent déjà. 

Grâce aux analytics, on peut identifier et développer, dans une logique prédictive, des systèmes de réseaux.  Il  est  en effet  démontré  que  pour  la détection du cancer,  le traçage des antécédents familiaux, le numérique  est beaucoup plus efficace que le système de réseau physique de santé classique, quand il existe.  L’Egypte  a  ainsi détecté, chez trois millions de ses citoyens, des risques d’exposition  au  diabète, en raison d’antécédents familiaux.

Le troisième exemple, c’est celui de l’énergie.  Le déficit énergétique est l’un les principaux freins au développement du continent.

La moitié de la population de l’Afrique n’a toujours pas accès à l’énergie.  Quelque  600 millions de personnes  en sont exclues.  Comment sortir de  cette  impasse ?  Je suis persuadé que c’est un leurre de faire croire que  l’industrie du monde de l’énergie  serait capable de contenir les besoins et  d’anticiper  l’explosion démographique du continent  en produisant des ressources en quantité suffisante.

Prenons le cas de la RDC, que je cite dans le livre. 

A Kinshasa, l’énergie était produite dans les années 1970 par un barrage électrique où fonctionnaient 12 turbines, pour une population de 3 à 4 millions d’habitants. Aujourd’hui, seulement 7 turbines sont encore en état de marche alors que la population a triplé.

Ces schémas classiques de la production d’énergie nécessitent de lourds investissements en infrastructures, lesquels doivent être adaptés aux pays africains.

Sans parler des problèmes liés à la rentabilité de ces énergies  générées par  des barrages situés loin des centres urbains,  qui doivent  être stockées,  puis transportées jusqu’aux consommateurs.

Il est pourtant possible de  développer des technologies alternatives. Il ne s’agit évidemment pas de faire tourner des usines, mais  plutôt d’apporter  de  l’énergie directement aux populations.

Aujourd’hui,  des  kits solaires connectés, des systèmes interactifs,  d’une qualité tout à fait acceptable, existent.

Cette solution se présente  sous forme d’un ensemble comprenant un panneau solaire, une batterie et divers  accessoires (ampoules LED, prises  pour recharger plusieurs téléphones, poste radio et /ou télévision).

Orange  en a  déjà  déployé des milliers en Afrique.  Le continent  dispose d’assez  de ressources naturelles - solaire, hydraulique, géothermie, éolien ou biomasse pour concilier développement et changement climatique. Et,  pourquoi pas,  de devenir l’épicentre des énergies propres.

Qu’attendent alors les bailleurs de fonds et les gouvernements pour aller vers ces technologies alternatives ?

L’énergie solaire a l’avantage de se substituer aux sources d’énergie émettrices de CO2,  qu’utilisent certains foyers africains pour s’éclairer. 

L’innovation consiste à  utiliser les technologies nouvelles pour mettre en place des réseaux électriques intelligents et des compteurs communicants.

 Déployer des kits, qui coûtent entre 150 et 200 dollars, à la place des solutions traditionnelles fournies par les opérateurs, semble apparemment simple. Mais, contre toute attente,  les bailleurs ont du mal à adhérer  à ce type de programme.

Un spécialiste du financement m’a clairement avoué qu’il lui était plus facile de convaincre son comité d’engagement de financer des barrages d’énergie hydroélectrique  à des  dizaines de millions d’Euros,  plutôt que  des  kits repartis  sur l’ensemble de  la population.

Et c’est là que j’interpelle les grands décideurs publics et privés.  Puisque des  solutions nées du  croisement du téléphone  et des  technologies solaires peuvent fournir de l’énergie à des millions de foyers  à un coût sans commune mesure avec le déploiement d’infrastructures traditionnelles, qu’attend-on pour les déployer massivement.

N’est-ce pas là en outre un bon rempart contre l’inexorable exode rural ?

Et qu’en est-il des solutions numériques développées pour l’agriculture ?

Nous savons  tous  que  l’Afrique concentre à elle seule  plus de 60  % des  terres arables non exploitées. Pour que l’agriculture décolle en Afrique et permette de mieux nourrir la population africaine, il y a deux conditions.

La première, c’est de cultiver plus efficacement  ;  et la deuxième,  c’est  d’améliorer  le revenu des agriculteurs.  Encore une fois, c’est grâce au numérique  que l’on pourra atteindre ces objectifs. 

Par exemple, grâce aux téléphones mobiles de base, les fermiers reçoivent des alertes sur l’état du sol, la période propice pour planter ou encore pour irriguer.

A l’heure actuelle, il existe des systèmes d’irrigation à distance pilotés depuis un mobile. On peut recevoir des alertes quand le sol est trop sec  ou  interrompre l’irrigation  à  distance  s’il y a suffisamment d’eau.  Des centaines de milliers d’agriculteurs utilisent déjà de telles applications fournies par Orange.

Il ne s’agit pas d’un épiphénomène,  mais d’un système global qui va  encore se développer grâce aux solutions  conversationnelles qui  permettront  des échanges oraux avec des  ingénieurs  agronomes  en  centres d’appels  qui  fourniront  des conseils aux agriculteurs  dans leur langue locale ou encore des drones qui permettent de détecter des situations physio sanitaires. 

En matière de revenus, grâce au  Market  Place et  grâce aux informations sur les prix pratiqués sur les différents marchés, le rapport entre les acteurs économiques  se rééquilibre et le cultivateur sait le prix que vaut sa production sur les différentes places alentours.

Il ne peut y avoir d’impact réel du numérique sans la conduite du changement. Qu’est-ce que cela vous inspire ?   

C’est exact.  On peut  l’illustrer par un autre exemple,  celui de la gouvernance électronique. On assiste à des transformations en profondeur de l’administration, à l’image, par exemple, de ce qui se passe en Guinée.

Le pays a réussi  à  multiplier par trois  le montant des ventes de  vignettes automobiles  depuis qu’il a rendu obligatoire le paiement via le mobile payment.

Cette augmentation du taux de recouvrement s’est faite  en élargissant l’assiette.  En rendant obligatoire le paiement par mobile, le gouvernement guinéen  a  favorisé, d’une part,  la  transparence dans la collecte des recettes.

Et  a  d’autre part mis un terme au problème  des  fraudes qui pénalisaient  les circuits de collecte.

Qu’attend-on pour multiplier ces initiatives ? 

S’il est  vrai que  la modernisation de l’administration à travers  l’e-Gouv, la lutte contre la bureaucratie est un enjeu clé, développé dans un chapitre AD hoc.

Il est important en particulier d’accompagner dans une conduite de changement, la chaîne des fonctionnaires qui n’y  est pas toujours très favorable, on peut envisager,  en les accompagnant,  qu’ils  passent  d’un  rôle de collecte  matérielle  à un rôle de conseil, voire d’accompagnement…

Pour conclure avec les startups, vous référez à la tentation de bailleurs de fonds de les accompagner et de les financer en laissant de côté les activités traditionnelles. Comment y remédier ?

Le  grand plaidoyer de ce livre,  c’est aussi de dire que l’Afrique  doit  développer  son propre modèle  numérique,  comme  cela a été le cas dans le domaine bancaire.

Si on était parti du schéma européen, jamais on n’aurait massivement bancarisé, sur des services de base,  autant de populations africaines. Il faut  donc  s’inspirer de ce qui a fonctionné et repenser  en conséquence  le système. Et ceci dans tous les domaines. 

Ainsi, il est important de développer des lieux et de dégager des moyens  pour accompagner les start-ups africaines.

Toutefois,  il ne faut pas que cette  indispensable  politique  de soutien aux jeunes pousses du digital masque la nécessité d’assurer le développement  du numérique dans les  secteurs traditionnels qui en ont tant besoin. 

Si dans un livre précédent, j’ai milité pour un droit à la déconnexion numérique en France, aujourd’hui, je veux défendre un droit à l’accélération numérique en Afrique.